Des extraits de la toute première version de cet article ont été publiés en février 2003 dans la revue
Silence
www.revuesilence.net


Schèmectif
www.schemectif.net

« Le développement durable est un mode de développement qui répond aux besoins des générations présentes sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs. Deux concepts sont inhérents à cette notion : le concept de 'besoin', et plus particulièrement des besoins essentiels des plus démunis, à qui il convient d'accorder la plus grande priorité, et l'idée des limitations que l'état de nos techniques et de notre organisation sociale impose sur la capacité de l'environnement à répondre aux besoins actuels et à venir ».

Rapport Bruntland - Nations Unies - 1987


Ne jetons pas aux orties le concept de « développement durable » !

version du 26 avril 2009

Peut-être faudra-t-il un jour se résoudre à en employer une autre, si l'expression ‘développement durable’  était trop dévoyée par certains, qui prétendraient travailler pour la collectivité et l’éternité alors qu’ils défendent des intérêts privés. Mais il ne faut pas abandonner la notion elle-même, et certainement pas la remplacer par la notion de ‘décroissance soutenable’.

La décroissance soutenable promue par le magazine Silence consisterait à diminuer la drastiquement la production économique et la consommation, de façon à régler certains problèmes majeurs de la planète (en particulier le problème écologique).

Supposons que vous plaidiez pour la ‘décroissance soutenable’, et que votre interlocuteur ne soit pas sensibilisé aux problèmes de la planète. Incrédule, il vous demandera : « bien, mais pourquoi devrais-je participer à des efforts de décroissance soutenable, pourquoi devrais-je renoncer à tout ce que m'offre et me promet aujourd'hui le marché commercial ? Et vous voudriez en plus que je m'engage pour pratiquer et généraliser la décroissance ? ». Vous lui répondrez sans doute : « Les ressources naturelles sont limitées, et notre environnement ne peut recycler qu'une quantité limitée de déchets. Si nous faisons n’importe quoi de la planète, que restera-t-il aux enfants de tous les pays ? ». Vous l'aurez ainsi implicitement sensibilisé à la problématique du développement durable. Il commencera alors à vous suivre, surtout si vous lui offrez des indicateurs du stress que l'activité économique fait subir à notre environnement, et si vous lui rappelez les flagrantes inégalités d'accès aux ressources. 

Ainsi, la décroissance soutenable est seulement l'une des solutions théoriques à l'ambition du développement durable. Telle est l'articulation entre les deux notions, il ne s'agit en rien d'une opposition.

La notion de développement durable désigne l’objectif ultime sur lequel nous voulons être d’accord sur cette planète. Il est important que cet objectif continue à être explicité, négocié, affiné, sur la base de la définition que propose le rapport Bruntland (cf. l'encadré au début de cette page). Même si elle n’apporte pas de solution concrète – ce qu’on ne lui demande surtout pas – cette définition est bien située. Elle définit une limite absolue aux conséquences des actions humaines, sans s’aventurer déjà dans l’expression de solutions à la validité non établie. Elle est bien meilleure, incontestablement, que la définition du ‘commerce soutenable’ adoptée à Oslo en 1995 : « L’utilisation de biens et de services qui répondent aux besoins fondamentaux et apportent une meilleure qualité de vie tout en réduisant au minimum l’utilisation de ressources, de matériaux toxiques, les émissions de déchets, les polluants tout au long du cycle de vie ». Comme on a ici perdu l’objectif ultime (la durabilité du développement), on se laisse aller à cette expression ‘au minimum’ qui ne fixe aucune limite claire.

Et il ne faudrait pas abandonner la notion de "développement durable" parce qu’elle contient "développement". La décroissance soutenable elle-même serait une forme... de développement. Doté d’une intarissable créativité et d’une inextinguible envie de liberté, l’être humain cherchera toujours à évoluer, à se développer, c’est-à-dire sinon à rendre toujours meilleures sa condition et ses perspectives, du moins à se maintenir dans un environnement changeant. De plus, de flagrantes inégalités sont à résorber, ce qui appelle aussi une forme développement (qui passera par une réduction de la consommation dans certaines zones). Il ne s’agit donc certainement pas d'éteindre tout développement mais, comme cela a été souligné souvent dans la revue Silence, d'envisager différemment les activités scientifique, technologique, commerciale.
 

« Le problème n’est pas de croître ou de ne pas croître, mais de changer le contenu de la croissance en termes d’utilisation des ressources, tout en conservant les améliorations réelles de qualité de vie, de bien-être qu’elle a apportées ». 

Jean-Charles Hourcade, dans « Une croissance propre est possible »,
Alternatives Internationales
n° 14 de mai-juin 2004.


D'ailleurs, si dans la production économique on agissait de façon très volontaire pour diminuer à la fois la consommation de ressources naturelles et la production de déchets, à services rendus égaux dans un premier temps, on susciterait une forte croissance économique. Car l'augmentation de la valeur écologique des produits exigerait une énorme quantité de travail. Or le taux de croissance économique ne dépend-il pas essentiellement du volume et de la qualification du travail injecté dans la production ? On produirait plus de valeur économique en stressant moins la planète. L'activité et le développement seraient orientés par un système de valeurs différent. Par exemple : les personnages servant de modèles dans nos sociétés seraient ceux qui réduisent leur empreinte écologique au minimum (alors qu'aujourd'hui ce seraient sont plutôt ceux qui manifestent leur puissance par l'empreinte écologique la plus forte). Ce changement de système de valeurs "tirerait" la croissance de manière particulièrement efficace. Cela ne tient qu'à nous tous.

Certainement, la logique de consommation ne représente pas une direction pérenne et noble pour l'humanité. Elle individualise plutôt qu'elle civilise, met l'accent sur les destinées et la satisfaction individuelles - alors que le problème principal est bien de s'éloigner plus franchement de la barbarie, ensemble. Cela dit, voici la question de fond : imaginer des valeurs que l'on suppose 'meilleures’ ne suffit pas, et de loin, à les faire partager (cf. « Un autre monde (écolo) est-il possible » dans la revue Silence N°289 de novembre 2002). Une collectivité humaine (par exemple la société occidentale ou le monde) ne peut probablement faire évoluer ses valeurs en profondeur que lorsqu’elle est confrontée à une situation bouleversante. Rien ne changerait donc vraiment avant que l’existence ne devienne sérieusement invivable dans les pays qui dominent la planète avec leurs valeurs leurs symboles.

Ceux qui s’engagent dès aujourd'hui dans la mise au point de solutions utiles à ce moment-là sont des pionniers. Leurs solutions paraissent irréalistes, surréalistes dans le contexte géopolitiques du moment. Elles ne seront probablement pas mises en application à grande échelle d’ici peu, mais elles seront prêtes le jour dit. 

Respectons en particulier les efforts qui émanent du milieu scientifique ou technologique, sans opposer la crainte des « effets rebonds » qui seraient systématiques. Certes toute avancée de la connaissance, même produite avec les meilleures intentions, est susceptible d’être détournée par un acteur qui en tirera un profit personnel au détriment de la collectivité. Mais s'il est naïf de croire à la valeur intrinsèque des nouvelles connaissances, les efforts pour diriger la production de connaissance vers des objectifs nobles sont probablement plus porteurs que les efforts pour stopper toute production des connaissances. Soutenons donc tous ceux qui s’engagent dans des démarches honnêtes et courageuses, non sans vérifier que les résultats de leur travail ne sont pas détournés du but recherché (la durabilité du développement humain). Leur engagement d’aujourd’hui sera très probablement utile dès demain matin. Avec ceux qui auront expérimenté des formes de décroissance soutenable, ils auront bel et bien inventé d’autres manières d’envisager… le développement.

Et ne cessons jamais de dénoncer chaque utilisation indélicate de l’excellent concept de développement durable. Chaque fois que cela se justifie, interpellons : « Comment pouvez-vous prétendre que ce que vous proposez répond à la définition du développement durable ? Certes on peut espérer tel avantage de votre proposition, mais vous voyez bien que non seulement elle ne règle rien sur le fond, mais que son bilan global est négatif pour la planète, sans compter les risques qu’elle induit... ». Participons aussi au raffinement du concept et à sa mise en œuvre honnête et efficace sous forme de décroissance soutenable … et/ou sous toute autre forme judicieuse qui se présenterait dans un avenir plus ou moins proche. La route que suivra l’humanité n’est pas tracée, mais l’objectif est clair : la durabilité du développement humain. N'est-ce pas ?

Serge Potteck