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Des
extraits de la première version de cet article
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« Le développement durable est un mode de développement qui répond aux besoins des générations présentes sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs. Deux concepts sont inhérents à cette notion : le concept de 'besoin', et plus particulièrement des besoins essentiels des plus démunis, à qui il convient d'accorder la plus grande priorité, et l'idée des limitations que l'état de nos techniques et de notre organisation sociale impose sur la capacité de l'environnement à répondre aux besoins actuels et à venir ». Rapport Bruntland - Nations Unies - 1987 |
Ne jetons pas aux orties la notion (l’idée, le concept) de « développement durable » !
version du 3 avril 2005
Peut-être faudra-t-il un jour se résoudre à désigner différemment cette notion, si l’expression (l'enchaînement de mots) ‘développement durable’ était trop dévoyée par certains, qui prétendraient travailler pour la collectivité et l’éternité alors qu’ils défendent principalement des intérêts privés. Mais il ne faut certainement pas abandonner la notion elle-même, qui n'est en rien concurrente de celle de ‘décroissance soutenable’.
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La décroissance soutenable promue par le magazine Silence consisterait à diminuer significativement la production économique et la consommation, selon des modalités acceptables par tous, de façon à régler des problèmes majeurs de la planète (en particulier le problème environnemental). |
Supposons que vous plaidiez pour la ‘décroissance soutenable’, et que votre interlocuteur ne soit pas sensibilisé aux problèmes de la planète. Il vous demandera : « bien, mais pourquoi devrais-je participer à des efforts de décroissance soutenable, pourquoi devrais-je renoncer à tout ce que m'offre et me promet aujourd'hui le marché commercial ? Et vous voudriez en plus que je m'engage politiquement pour généraliser la décroissance ? ». Vous lui répondrez sans doute : « Les ressources naturelles sont limitées, et notre environnement ne peut recycler qu'une quantité limitée de déchets. Si nous faisons n’importe quoi de la planète, que restera-t-il à nos enfants ? ». Vous l'aurez ainsi implicitement sensibilisé à la problématique du développement durable. Il commencera alors à vous comprendre, surtout si vous lui offrez des indicateurs du stress que l'activité économique fait subir à notre environnement, et des flagrantes inégalités d'accès aux ressources. En effet, l'idée de décroissance soutenable prend sens seulement comme l'une des solutions théoriques à la problématique du développement durable. Telle est l'articulation entre les deux notions, il ne s'agit en rien d'une opposition.
Ainsi, la notion de développement durable désigne l’objectif ultime sur lequel nous voulons être d’accord sur cette planète. Il est important que cet objectif continue à être explicité, négocié, affiné, sur la base de la définition que propose le rapport Bruntland (cf. premier encadré). Même si elle n’apporte pas de solution concrète – ce qu’on ne lui demande surtout pas – cette définition est bien située. Elle définit une limite absolue aux conséquences des actions humaines, sans s’aventurer déjà dans l’expression de solutions à la validité non établie. On peut certes lui reprocher de ne pas préciser ce que sont ces ‘besoins’ présents et futurs, mais elle est bien meilleure, incontestablement, que la définition du ‘commerce soutenable’ adoptée à Oslo en 1995 : «L’utilisation de biens et de services qui répondent aux besoins fondamentaux et apportent une meilleure qualité de vie tout en réduisant au minimum l’utilisation de ressources, de matériaux toxiques, les émissions de déchets, les polluants tout au long du cycle de vie». Comme on a ici perdu l’objectif ultime (la durabilité du développement), on se laisse aller à cette expression ‘au minimum’ qui ne signifie rien et ne fixe aucune limite claire.
Il ne faudrait
pas abandonner la notion de ‘développement durable’
parce qu’elle contient ‘développement’. La
décroissance soutenable elle-même serait une forme de
développement. Doté d’une intarissable créativité
et d’une inextinguible envie de liberté, l’être
humain cherchera toujours à évoluer, à se
développer, c’est-à-dire sinon à rendre
toujours meilleures sa condition et ses perspectives, du moins
à les maintenir dans un environnement changeant. L’absence
de développement ne pourrait que prendre la forme de sociétés
figées, où chacun garderait sa place fixée à
la naissance pour rester toute sa vie dans ce carcan. Qui voudrait y
revenir ? De plus, de flagrantes inégalités sont à
résorber, ce qui appelle encore un développement (qui
passera éventuellement par une réduction de la
consommation dans certaines zones). Il ne s’agit donc pas de
vouloir éteindre tout développement, mais, comme cela a
été souligné souvent dans la revue Silence,
d'encadrer politiquement les activités scientifique,
technologique, commerciale.
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« Le problème n’est pas de croître ou de ne pas croître, mais de changer le contenu de la croissance en termes d’utilisation des ressources, tout en conservant les améliorations réelles de qualité de vie, de bien-être qu’elle a apportées ». Jean-Charles Hourcade, « une croissance propre est possible », Alternatives Internationales n° 14 de mai-juin 2004. |
Expliciter soigneusement l'objectif le plus important de tous les objectifs (la durabilité du développement humain) permet aussi de garder du recul sur la solution que l’on défend (par exemple la décroissance soutenable promue par la revue Silence). C’est important, car la dynamique de l’aventure humaine est si complexe qu’une fois de plus, la solution pourrait être celle que l'on n'attendait pas.
D'ailleurs, si dans la production économique on agissait de façon très volontaire pour diminuer à la fois la consommation de ressources et la production de déchets, on pourrait susciter une forte croissance économique. En effet, le taux de croissance dépend surtout du volume et de la valeur ajoutée du travail injecté dans la production globale. Or, pour respecter à nouveau la biosphère il faudra une colossale mobilisation de créativité et de travail. On consommerait alors plus de valeur économique, mais beaucoup moins de ressources naturelles. L'essentiel est donc de vouloir orienter dans le bon sens l'activité (et donc le développement, sans oublier par ailleurs de répartir équitablement les richesses).
Et puis la décroissance soutenable, entendue comme une restriction généralisée de la valeur produite, paraît aussi être une solution… trop évidente. Pire : ce n’est peut-être pas une solution du tout, pour l'instant au moins. Parce qu’une solution doit non seulement être valable théoriquement, mais elle doit aussi être réaliste dans le contexte du moment. Autrement dit, on doit pouvoir la mettre en œuvre efficacement. Or ce n’est certainement ni par l’exemple ni par la conviction qu’on sortira le monde occidental de la logique de croissance, dans laquelle une bonne part du reste de l’humanité, abreuvée par nos images et autres films publicitaires, ne demande qu’à entrer. Et si la consommation baissait trop et trop vite, notre monde s’écroulerait probablement encore plus gravement, tant il produirait d’exclusion en son sein. On peut le regretter, mais cela fait partie de la réalité moderne : la logique de consommation convient aujourd’hui à l’immense majorité. Les possesseurs de capitaux peuvent les faire fructifier joyeusement ; nous autres consommateurs voyons nos désirs aiguisés et satisfaits par des réponses technologiques ; les gouvernants se font apprécier de leurs électeurs en tentant de susciter la croissance par l'innovation technologique. Cet équilibre très stable est défendu à la fois par la majorité des citoyens, et par les mécanismes du pouvoir. Il ne sera certainement modifié que très marginalement par la minorité qui pratiquera la décroissance soutenable. Ce qui ne diminue en rien l’importance des expériences de cette communauté, j'y reviendrai.
Bien sûr, je partage l'idée selon laquelle la logique de consommation ne représente pas une direction pérenne et noble pour l'humanité. Elle décivilise plutôt qu'elle civilise, met l'accent sur les destinées et la satisfaction individuelles - alors que le problème principal est bien de s'éloigner plus franchement de la barbarie, ensemble). Mais la question de fond est certainement la suivante : définir des valeurs ‘meilleures’ ne suffit pas, et de loin, à les faire partager. Ce point est évidemment connu des militants écologistes (cf. « Un autre monde (écolo) est-il possible », dans la revue Silence N°289 de novembre 2002). Une collectivité humaine (par exemple la société occidentale ou le monde) ne peut probablement faire évoluer ses valeurs en profondeur que lorsqu’elle est confrontée à une situation bouleversante (d’où la certitude ressentie par certains « d’aller dans le mur », cf. le même article de Silence). Rien ne changerait donc vraiment avant que l’existence ne devienne sérieusement invivable dans les pays qui dominent la planète. Ceux qui s’engagent dans la mise au point de solutions utiles à ce moment-là doivent être encouragés. Leurs solutions ne seront probablement pas mises en application à grande échelle d’ici là, mais elles seront prêtes le jour dit.
En particulier, ne dénigrons pas les efforts qui émanent du milieu scientifique ou technologique, par crainte d’ « effet rebond ». Certes, toute avancée de la connaissance, même produite avec les meilleures intentions, est susceptible d’être détournée (par un acteur qui en tirera un profit personnel au détriment de la collectivité). Les expériences de décroissance soutenable risquent de l'être comme les autres. Mais si je ne crois plus à la valeur intrinsèque des nouvelles connaissances, je crois que les efforts pour diriger la production de connaissance vers des objectifs nobles sont plus dignes et plus bénéfiques que ceux visant à stopper l’arrêt de toute production des connaissances. Encourageons donc ceux qui s’engagent dans des démarches honnêtes et courageuses – y compris les scientifiques et les ingénieurs –, sans oublier de vérifier que les résultats de leur travail ne sont pas détournés du but recherché (la durabilité du développement humain). Leur engagement d’aujourd’hui sera très probablement utile dès demain matin. Avec ceux qui auront expérimenté des formes de décroissance soutenable, ils auront bel et bien inventé d’autres manières d’envisager… l’inévitable développement.
Et ne cessons jamais de dénoncer chaque utilisation indélicate de l’excellent concept de développement durable. Chaque fois que cela se justifie, interpellons : « Comment pouvez-vous prétendre que ce que vous proposez répond à la définition consensuelle du développement durable ? Certes on peut espérer tel avantage de votre solution, mais vous voyez bien que non seulement elle ne règle rien sur le fond, mais que son bilan global est négatif pour la planète, sans compter les risques qu’elle induit... ». Participons aussi au raffinement du concept et à sa mise en œuvre honnête et efficace sous forme de décroissance soutenable … et/ou sous toute autre forme judicieuse qui se présenterait dans un avenir plus ou moins proche. La route que suivra l’humanité n’est pas tracée, mais l’objectif doit être clairement explicité : la durabilité du développement humain.
Serge Potteck