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La version initiale de cet article a été publiée dans la revue POIESIS N°10 de novembre 1999, dont la collection thématique et transdisciplinaire autour de l'architecture et de l'urbanisme se présente ainsi : "Ecrite avec simplicité sur des questions difficiles, cette revue s'adresse à tous ceux qui croient en l'avenir d'une société humaine. Elle s'adresse à ceux qui ne pensent plus que la seule gestion rationnelle et technique de notre avenir puisse lui donner un sens".

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En quoi la conception des systèmes technologiques relèverait-elle de l'Art ?

par Serge Potteck

révision du 22 août 2003

Un 'système spatial' est un dispositif technique qui met en œuvre au moins un satellite artificiel, c'est-à-dire un véhicule qui circule hors de l’atmosphère terrestre. Le système offre des services tels que la réalisation d’images de la Terre, la transmission de signaux de télécommunication, la production de données scientifiques, ou encore la localisation de mobiles.

Chaque élément du satellite est au service d'une fonction : réalisation directe de la mission (par exemple captation d’images de la Terre), alimentation électrique du véhicule, contrôle de sa position orbitale ou de son orientation, surveillance ou commande de l'engin, contrôle thermique ou comportement mécanique. L'élément considéré est défini selon les règles d'un métier qui s'appuie sur sa propre 'logique technique' (par exemple la logique thermique). L'élément doit aussi être compatible avec les logiques qu'il n'est pas destiné à servir directement. Un 'générateur solaire' par exemple, même s'il est destiné uniquement à la production électrique, doit respecter des exigences mécaniques, radioélectriques, etc.. De plus, tout élément doit être en accord avec les 'logiques transverses' : bon fonctionnement, qualification, fabrication-montage-démontage et mise en œuvre. Enfin, son développement doit s’inscrire dans les logiques de gestion des ressources (temps, moyens financiers, approvisionnement des constituants élémentaires).

En résumé : chacun des très nombreux éléments constitutifs d'un satellite - cela concerne tous les objets techniques - doit être simultanément compatible avec toutes les logiques en jeu (cf. réf. [POT]). Ces logiques doivent donc jouer de façon équilibrée lors des phases de conception successives, c'est pourquoi elles sont respectivement défendues par des équipes de spécialistes assez indépendantes.

Une logique technique, qui permet d'appréhender le système technique sous un angle particulier, articule :

  1. des objets conceptuels connus des spécialistes concernés (parmi les objets au service de la logique 'Alimentation électrique' d'un satellite, on compte le Soleil et le générateur solaire),
  2. des liens de 'représentativité' entre ces objets conceptuels et des éléments de la réalité (par exemple le lien entre le Soleil tel qu'il est modélisé par les concepteurs, et le Soleil réel qui éclairera le générateur embarqué),
  3. des vérités établies entre ces objets (elles portent par exemple sur la quantité d'électricité produite, selon les propriétés du Soleil et celles du générateur).
  4. des procédés, dont chacun met en correspondance une fonction à remplir et une solution technique qui remplit cette fonction.
Une logique, qu'elle soit à caractère technique ou économique, repose sur des formalismes empruntés aux mathématiques (et à la physique). En conséquence, même s'il s'agit plutôt d'une 'culture' que d'une logique au sens rigoureux du terme, elle est dotée d'une cohérence interne particulièrement forte (le Cours de technologie spatiale en donne une illustration, cf. réf. [CTS]). Ainsi, la mise en application de la logique est certainement à l'opposé d'une démarche artistique.

En fait, une logique n'est que rarement appliquée comme une technique figée, que l'on mettrait en œuvre à la lettre. Les 'choix de conception' qui déterminent l'avancée du projet sont, pour la plupart, les fruits de compromis entre un nombre élevé de logiques (puisque, pour les concepteurs, l'enjeu est de trouver des solutions techniques compatibles avec toutes les logiques en vigueur). Or ce travail, même s'il est guidé par diverses méthodologies, n'est lui-même dicté par aucune logique forte. Son résultat est le plus souvent inattendu, une réelle créativité est à l'origine de la solution. Et même quand cette solution a déjà été employée par le passé, la créativité intervient dans la vérification comme quoi la solution reste valable dans un contexte toujours renouvelé.

La créativité concerne particulièrement l'élaboration, par les ingénieurs, de leurs multiples décompositions. Toute décomposition consiste à découper un problème en sous-problèmes, de sorte que les sous-solutions aux sous-problèmes constituent ensemble une solution au problème complet. Or la voie est rarement tracée par la seule expérience : les procédés connus doivent être adaptés à des situations inédites. Les concepteurs d'un système technique ont donc à dépasser les logiques techniques établies, surtout lorsqu'ils conçoivent des prototypes - les véhicules spatiaux en sont le plus souvent.

Ensuite chaque ingénieur, après avoir appliqué ses découvertes au projet pour lequel il travaille, en fait bénéficier ses collègues lors de discussions informelles, dans les colloques ou les revues. Il contribue ainsi au développement d'une autre œuvre : la logique qui constitue le cœur de son métier.

La conception technologique, art ou technique ?

Chacun sait qu'il existe de nombreuses réalisations dont le caractère artistique n'est pas contesté, alors que les démarches de conception correspondantes ne se voulaient et ne se savaient artistiques en rien. Pour leur part, les satellites actuels, de même que tous les objets techniques, sont des objets artificiels en symbiose étroite avec leur environnement naturel : "L'artificiel est du naturel suscité", comme l'écrit Gilbert Simondon (réf. [SIM]). Certains satellites sont orientés grâce à des 'voiles solaires', qui réagissent à la pression des particules émises par le Soleil. Les vaisseaux qui s'éloignent dans le système solaire sont successivement dirigés vers des planètes qui les accélèrent, pour viser finalement leurs destinations finales. Et le dernier étage de certaines versions du lanceur Ariane 5 est mis en rotation sur lui-même à la fin de son activité. Cette gracieuse danse plaque le carburant résiduel sur les parois, où il gèle plutôt que dans l'embouchure par laquelle il doit se sublimer. La création de nombreux débris par explosion du carburant ne se produirait donc pas, si d'aventure un premier débris surgissait du vide spatial à une vitesse de plusieurs kilomètres par seconde.
Certes, quand l'énergie sera mieux maîtrisée et stockée, les véhicules spatiaux seront plus brutaux à l'égard de leur environnement. Pour l'instant, la relation qu'ils entretiennent avec lui est subtile et, n'ayons pas peur de le dire, souvent 'belle'.

Alors que le véhicule spatial s'inscrit dans son environnement naturel, un système spatial dans son ensemble s'inscrit dans un environnement social : il se déploie autour d'équipes qui travaillent au sol. Les liens avec cet environnement social sont juridiques, parfois politiques, souvent symboliques. Ces liens symboliques sont particulièrement forts dans le cas de l'activité spatiale, qui offre à l'espèce humaine de prendre un recul déterminant sur son milieu d'origine. En suivant Joseph Beuys (réf. [BEU]), peut-on considérer alors que le système est une «sculpture sociale», autrement dit qu'il «fait œuvre» au sein de la société des Hommes ?

Mais revenons à la démarche de conception qui précède cette mise en œuvre opérationnelle. Qu'il s'agisse de trouver une solution technique, d'organiser une réunion ou d'amorcer la rédaction d'un document de conception, la créativité de tous est mobilisée à chaque instant. On peut certes considérer qu'entre créativité et Art, il y a un gouffre, d'autant que dans la conception technique, la créativité est mise au service d'un objectif prédéfini. Serait-elle donc bridée au point d’être totalement dépourvue d’expressivité ? En fait, l’objectif n’est jamais totalement prédéfini (à peine moins que celui que poursuit un peintre ou un sculpteur qui répond à une commande ?). Il est renégocié tout au long du travail, surtout dans le cas des systèmes expérimentaux ou scientifiques. Certes, le plus souvent, les clients des systèmes à vocation commerciale savent très bien 'ce qu'ils veulent'. Néanmoins, l’ensemble des solutions qui répondent à tout problème de conception est infini. Les principes techniques sont souvent assez rares, mais ils peuvent être mis en œuvre de multiples façons, ce qu'illustre parfaitement la grande variété des réponses à un appel d’offres. D'ailleurs, la notion d’ensemble des solutions possibles n’a pas grand sens : quelle que soit la détermination du client, la solution et l’approche son littéralement créés par le projet. On en revient ici à l’idée selon laquelle la résolution du problème de conception ne saurait être dictée par une quelconque logique.

Le projet dispose donc de marges de manœuvre qu'il peut faire jouer sur divers terrains, simultanément et sans se compromettre. Alain Labarthe évoque ainsi l’«objectif secret» que se fixent certains projets, consistant à «faire mieux que le projet précédent» (cf. réf. [LAB]).  De nos jours, les discours mettront certainement en exergue la réduction des délais, l’augmentation des performances et les économies financières ("faster, better, cheaper"). Mais autre terrain, plus caché sans doute, reste celui de la beauté formelle du système et du processus de conception : on entend souvent les concepteurs dire avec regret qu’une solution conceptuelle «n'est pas propre», avant d’agir pour qu’elle le devienne. S’ils s’expriment ainsi, c’est probablement parce qu'on ne leur a pas appris qu'ils seraient des artistes. Mais ils sont bel et bien à la recherche d’une pureté formelle de leur construction conceptuelle. S’ils échouaient dans leur quête ils en perdraient le contrôle : il serait  très difficile pour eux, ensuite, de la mémoriser et de la manipuler, elle serait trop compliquée pour être rectifiée suite aux nombreux événements imprévus qui ne manqueront pas de jalonner la suite du projet. Là encore, on peut ne voir que... pragmatisme. Cela n'interdit pas que des élans esthétiques soient déterminants.

Laissons-nous aller à penser, alors, que les ingénieurs sont mus, parfois ou souvent, par de véritables élans artistiques. D’ailleurs, s’ils sont devenus des concepteurs et le sont restés, n’est-ce pas après avoir trouvé là un terrain pour sublimer leurs élans créatifs, dont Michel Lapeyre nous assure que nous sommes tous porteurs (cf. réf. [LPY]) ? Acceptons alors de croire que, face à une belle solution technique ou organisationnelle qui leur déchire l’âme ou leur ouvre la voie de l'infini, ils puissent être parcourus par un frisson esthétique. Faisons même l’hypothèse que, s’ils en étaient frustrés pour cause d’une trop grande pression d'un illusoire "faster, better, cheaper", chacun y perdrait, y compris le client qui se verrait finalement livrer un système moins performant.

Bien sûr, le profane devra accepter l’impossibilité de partager un tel sentiment artistique, sauf à rejoindre les concepteurs sur leur terrain : celui des structures conceptuelles aux frontières de la complexité et qui, au sens de nombreuses logiques techniques, relient les centaines de milliers de constituants d’un objet technique, entre eux et aux tâches associées. Une fois opérationnel, le système lui-même ne laissera entrevoir qu’une infime partie de cette œuvre, dont il sera le résidu noble et désiré*. Là encore, le profane ne connaîtra jamais qu’une petite partie de cette infime partie, car seuls quelques plans – le plan visuel par exemple – lui seront culturellement accessibles. Ainsi lui sera-t-il impossible d'apprécier l’élégance et la radicale nouveauté d’un procédé à l’œuvre dans l'intimité de l'objet technique.

La conception technologique : un Art qui se laisserait apprécier en tant que tel seulement par ses artistes, et qui, par ailleurs, serait connu seulement comme producteur de froids objets techniques ? Pas totalement un Art, donc, puisque ne s'offrant pas comme tel aux émois et à la critique d'un large public ?

Références :

[BEU]. Par la présente, je n’appartiens plus à l’art. Joseph Beuys. L'Arche, 1988.

[CTS] Technique et technologie des véhicules spatiaux. CNES. PUF, 2003.

[LAB] «La Logique Projet». Alain Labarthe. Performances humaines et techniques N°67-68. Novembre 1993, février 1994.

[LPY] «La création inhérente à la personne humaine». Michel Lapeyre, dans Imaginaire et création. GREP, Toulouse, 1998.

[POT] Système, Paysage, Mouvements (La conception de systèmes spatiaux Tome I). Serge Potteck, 1999. Editions du Schèmectif.

[SIM] De l'existence des objets techniques. Gilbert Simondon, Editions Aubier, 1958.
 

* Que Michel Faup, que je connais comme sculpteur, écrivain et concepteur de systèmes spatiaux, soit remercié de m'avoir fait partager cette idée.


 

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